L’éthique à l’écran. Compte-rendu de What’s Good on TV? – Understanding Ethics Through Television, de Jamie Watson et Robert Arp, et de Seeing the Light – Exploring Ethics Through Movies, de Wanday Teays

Review (PDF)

Marc Zaffran, Programmes de bioéthique, Département de médecine sociale et préventive, Université de Montréal, Montréal, QC, Canada

Summary

What’s Good on TV ? – Understanding Ethics Through Television by Jamie Watson and Robert Arp, and Seeing the Light – Exploring Ethics Through Movies by Wanday Teays, undertake each in their own way to show the interest of audiovisual fictions – film and television – for teaching ethics.

Keywords

Ethics, bioethics, fiction, television, series, pedagogy


M Zaffran BioéthiqueOnline 2012, 1/21
Received: 28 Aug 2012 ; Published: 21 Nov 2012 ; Editors: Lise Lévesque & Carolina Martin
2012 M Zaffran, Creative Commons Attribution 3.0 Unported License


Introduction

L’éthique biomédicale s’est construite peu à peu à partir de cas réels, considérés aujourd’hui comme «classiques», à partir desquels un certain nombre de principes ont été, sinon élaborés, du moins «affinés» à la lueur de faits et de circonstances réelles. Des livres comme Medical Ethics: Accounts of Ground-Breaking Cases (1) de Gregory Pence en font l’inventaire et le commentaire détaillé.

Cependant, ces situations «classiques» deviennent moins concrètes à mesure que la culture éthique de la population grandit avec le temps et il devient nécessaire de chercher des exemples dans des situations plus actuelles. Pour faire progresser la réflexion des étudiants, il est constamment nécessaire de chercher ses exemples dans des cas contemporains. Lorsqu’ils en ont une, les étudiants en éthique biomédicale s’appuient sur leur expérience clinique. Ceux qui n’en ont pas peuvent se tourner vers la fiction, constituée d’«expériences de pensée» propices à l’analyse éthique, car inspirée de faits réels récents.

Aujourd’hui, les fictions qui touchent le plus grand public sont les productions audiovisuelles – en particulier celles que produisent la télévision et le cinéma anglophones. Elles présentent de nombreux atouts sur les textes écrits : les étudiants d’aujourd’hui ont grandi dans un monde d’images; films et téléséries abordent des questions sociales et morales peu de temps après les événements qui les inspirent; les personnages de chair et d’os, dans des situations familières, ont une texture proche de la réalité; ces fictions peuvent être regardées simultanément par une classe entière, ce qui réduit les différences de perception inhérentes à la lecture d’un texte et permet de discuter collégialement immédiatement après vision. Deux livres récents, publiés par le même éditeur britannique, illustrent deux manières différentes de s’appuyer sur ces fictions pour enseigner l’éthique.

Des théories et des téléséries fameuses

Le duo constitué par Jamie Carlin Watson et Robert Arp n’en est pas à sa première publication conjointe. Watson est professeur de philosophie et directeur du Department of Religion and Philosophy de Young Harris College (GA). Robert Arp a enseigné la philosophie à Southern Minnesota State University, à Florida State University et à Saint Louis University. Ils ont déjà publié ensemble Critical Thinking (2) et Philosophy Demystified (3), deux ouvrages manifestement didactiques destinés à un public élargi (étudiants et lecteurs curieux).

Leur ouvrage, What’s Good on TV ? – Understanding Ethics Through Television (4), est découpé en quatorze chapitres. Le chapitre introductif, intitulé Ethics and popular culture, illustre les points forts et les points faibles de tout le livre. Après un long développement d’une trentaine de pages consacré à l’éthique, sa nature et ses principes, il n’en consacre qu’une à la place de la culture populaire dans l’enseignement de la discipline, ce qui est très peu. L’ouvrage lui-même se présente comme un cours d’éthique dont chacun des chapitres aborde des thèmes obligés : bases fondamentales (vérité, normativité, existence de Dieu), théories de l’éthique (déontologie, conséquentialisme, éthique de la vertu), éthique appliquée à des questions phares : environnement, avortement, suicide assisté. Chaque chapitre, extrêmement fouillé, expose les principaux arguments théoriques concernant le sujet abordé. Il se conclut par l’évocation d’un ou deux épisodes de séries très populaires aux États-Unis (et de quelques téléséries anglaises). Plusieurs genres sont représentés : la comédie (The OfficeFriendsArrested DevelopmentMaudeScrubs), les séries animées (South ParkFamily GuyThe Simpsons), les séries policières ou criminelles (The SopranosLaw & OrderBonesFoyle’s War), le fantastique et la science-fiction (Star Trek the Next GenerationBattlestar GalacticaThe Twilight Zone), les séries médicales (HouseScrubs) et trois séries inclassables à la frontière de plusieurs genres : OzNorthern Exposure et Picket Fences.

Malheureusement, si le contenu didactique est extrêmement structuré et solide, l’utilisation des exemples n’est pas à la hauteur de l’entreprise : les téléséries sont décrites de manière succincte (le lecteur est censé les avoir vues et les connaître aussi intimement que les auteurs, ce qui est irréaliste) et le contenu de l’épisode choisi n’est pas analysé en détail à l’aide des notions longuement décrites dans les pages qui précèdent. Les auteurs se contentent le plus souvent d’un survol de l’action, qu’ils font suivre par une reprise des éléments du cours (ou par des citations complémentaires). Pour le lecteur qui ne connaît pas les séries citées, il en résulte un sentiment de frustration. L’enseignant ne voit pas comment utiliser la fiction  dans son cours.  L’étudiant ne comprend pas en quoi elle l’éclaire. De plus, le choix d’épisodes est en lui-même discutable en ce qu’il passe sous silence les caractéristiques narratives (et les valeurs morales) de chacune des œuvres envisagées. Parmi les téléséries citées, The SopranosHouse, Battlestar GalacticaSouth ParkStar Trek ou The Office ont pourtant déjà fait l’objet d’ouvrages spécifiques (dans la collection Pop Culture and Philosophy de l’éditeur Open Court, en particulier) montrant la richesse des thèmes qui y sont couramment abordés. La série Law & Order, l’une des plus durables de la télévision américaine (elle a occupé la grille de la chaîne américaine NBC de 1990 à 2010!) est à elle seule une mine d’histoires « ripped from the headlines » qui soulèvent des questions éthiques dans tous les domaines du monde contemporain : politique, justice, santé, racisme, terrorisme, écologie, etc. Un livre ayant pour objet de montrer le traitement de l’éthique par les téléséries aurait pu se donner comme objectif de rendre compte – comme le suggère son titre – de la richesse thématique de celles-ci et d’aider à la compréhension des concepts au travers de séquences et/ou d’épisodes variés. Prenons le chapitre consacré à l’avortement : les épisodes choisis proviennent de Law & Order (diffusé en 2010) et de Maude (diffusé dans les années 1970). Ce seul sujet aurait pu être traité de manière beaucoup plus fine en y ajoutant d’autres épisodes de Law & Order consacrés à l’avortement (il y en a eu au moins trois pendant les vingt années de production) et l’épisode 20 de la première saison de la série Everwood, qui en traite d’une manière très subtile, centrée sur les dilemmes des soignants. Mais alors même que le chapitre figure dans la section “Applied Ethics” du livre, la réflexion reste très théorique et n’utilise pas les subtilités des scénarios pour expliquer la complexité des dilemmes soulevés. La série House, M.D., mine de réflexions sur l’éthique biomédicale, n’est évoquée dans tout le livre que par un seul épisode, alors qu’elle aurait pu illustrer la moitié des chapitres. Chaque chapitre se clot d’ailleurs par des questions portant… sur les épisodes à peine décrits, ce qui ajoute à la frustration générale. En conclusion, What’s Good on TV apparaît comme une promesse non tenue. L’étudiant en (bio)éthique y trouvera un bagage théorique solide, mais lourdement exposé et dans lequel l’allusion aux téléséries n’éclaire pas les concepts. L’ouvrage ne démontre pas précisément leur intérêt pour la réflexion éthique et philosophique, comme l’annonçait son titre. Pour l’enseignant en éthique désireux de les utiliser dans son enseignement, c’est par conséquent une déception.

Le cinéma parlant d’éthique

Le second ouvrage, paru en 2012, témoigne d’une approche très différente. Wanda Teays est professeur de philosophie et d’éthique à Mount St Mary’s College (Los Angeles, CA) ou elle enseigne la philosophie du droit, la bioéthique et donne des cours de philosophie et d’éthique appliqués au cinéma. Elle est l’auteure de Second Thoughts: Critical Thinking for a Diverse Society (5) et co-éditrice de plusieurs ouvrages consacrés à des questions philosophiques aussi diverses que la justice et la délivrance des soins, les liens entre culture et bioéthique et les violences contre les femmes.

Comme dans l’ouvrage précédent, l’introduction de Seeing the light : Exploring Ethics Through Movies (6) annonce clairement le propos de l’auteur. Teays nous explique d’emblée que son livre et consacré au cinéma « I will tell you something about movies » et en décrit clairement le contenu, l’usage, les buts. Manifestement, elle l’a conçu comme un outil pédagogique, qui utilise le plaisir de l’image pour aider le lecteur à aborder des notions théoriques difficiles. L’ouvrage est découpé en trois grandes parties (The Human ConditionEthical TheoryEthical Dilemmas). Sous des titres de chapitres plus précis que ceux du livre précédent (“Authenticity“, “Utilitarianism“, “Encoutering Evil“), les films sont classés en SpotlightOuttakes et Short Takes selon l’importance de l’analyse dont ils font l’objet. Teays démontre son amour – et sa connaissance extensive – du genre en analysant dans chacun de ses chapitres une demi-douzaine de films.

Ce qui différencie nettement le livre de Teays de celui de ses collègues, c’est sa lisibilité pour un large public, versé ou non en éthique et/ou en cinéma. Chaque film est en effet décrit de manière précise, qu’il soit extrêmement populaire ou méconnu du grand public, ce qui permet de comprendre son intérêt dans ce contexte.

L’autre qualité importante du livre de Teays est le nombre et la variété des films évoqués – certains très connus et très populaires (Blade RunnerGroundhog DayAvatarAlienThe Bourne TrilogyThe Dark KnightThe Terminator 1 et 2, etc.), d’autres de tonalité plus «intellectuelle» (Up in the AirBeing John MalkovichMemento, plusieurs films de Woody Allen), mais aussi des productions françaises (Le fabuleux destin d’Amélie PoulainJean de FloretteManon des Sources) et des classiques (Wizard of OzNuit et Brouillard). Cette filmographie extensive, dans laquelle peuvent se retrouver un grand nombre de lecteurs potentiels rend la lecture facile et extrêmement gratifiante.

Les analyses sont fouillées et la manière par laquelle Teays insère les concepts à l’intérieur des descriptions de films est remarquable de clarté et de naturel. Ainsi, à travers le traitement infligé au héros de The Truman Show on comprend parfaitement ce que sont les impératifs catégoriques kantiens – et comment ils sont foulés au pied par les producteurs de son émission de téléréalité. Et comment mieux illustrer les dilemmes de l’autonomie qu’en évoquant la jeune boxeuse paralysée de Million Dollar Baby ou la femme enceinte confrontée à la décision d’avorter dans « 4 months, 3 weeks and 2 days »? Pour autant, les concepts ne sont ni édulcorés ni simplifiés, car chacun est illustré par plusieurs films, qui permettent de mettre en balance plusieurs points de vue différents ou dissonants : ainsi, Teays aborde la question du mal à travers des films aussi différents que Silence of the LambsThe Empire Strikes BackWizard of Oz et Nuit et Brouillard!

Comme l’ouvrage de Watson et Arp, chaque chapitre se termine par une bibliographie et une série de questions de travail, mais elle leur ajoute une mine de ressources en ligne, tout à fait adaptées aux attentes, à la sensibilité et au bagage culturel des étudiants d’aujourd’hui.

Conclusion

On l’aura compris, Seeing the Light est un bien meilleur ouvrage que What’s Good on TV, tant par sa connaissance du genre sur lequel il s’appuie que par sa lisibilité et les bonheurs qu’il apporte au lecteur. Sa valeur pédagogique n’en est que plus manifeste. On se prend à rêver qu’un auteur applique le même traitement aux téléséries et nous offre l’ouvrage qu’elles aussi méritent.

Références

1. Pence, Gregory, Medical Ethics : Accounts of Ground-Breaking Cases, 6th Ed, New York, McGraw-Hill, 2010
2. Watson, Jamie C. et Robert Arp. Critical Thinking, An introduction to reasoning well, London, Continuum, 2011
3. Watson, Jamie C. et Robert Arp. Philosophy DeMYSTYfied, New York, McGraw-Hill, 2011.
4. Watson, Jamie C. et Robert Arp. What’s good on TV ? – Understanding Ethics through Television. Chichester, UK, Wiley-Blackwell, 2011
5. Teays, Wanda, Second Thoughts: Critical Thinking for a Diverse Society, New York, NY, McGraw-Hill, 2009
6. Teays, Wanda. Seeing the Light – Exploring Ethics Through Movies. Chichester, UK, Wiley-Blackwell, 2012